Friday, September 16, 2005

jeudi 15 septembre _ Le Monde

Quand les arts plastiques flirtent avec l'industrie du luxe

LE MONDE | 14.09.05 | 13h29 • Mis à jour le 14.09.05 | 13h29

Lyon (Rhône) de notre envoyé spécial




La Biennale de Lyon se tient principalement dans cinq lieux, dont certains ont plus de succès que d'autres. Bordée par la Saône, la Sucrière, friche industrielle de 7 000 m2, est le point névralgique de la manifestation. Des navettes fluviales en remontent le cours, vers l'exposition de Wim Delvoye, place Bellecour, et jusqu'au Musée d'art contemporain, donnant à Lyon un petit air de Venise.

Festif, très festif. A l'image de ces années 1970 que les commissaires, Nicolas Bourriaud et Jérôme Sans, ont choisi comme point de référence. Cela permet de retrouver de grands anciens, comme Yoko Ono ou Robert Crumb, réactualisés par des plus jeunes, comme Michael Lin, qui a couvert la façade du bâtiment d'une fresque psychédélique, Martin Creed et sa salle remplie de ballons roses, ou celle d'Ann Veronica Janssen, pleine d'une fumée verte parfumée à l'eucalyptus.

Il flotte donc sur les lieux une odeur hippie, sentiment que renforcent les badges désuets et un peu niais, mais très politiquement corrects, imaginés par Agnès Thurnauer, qui féminise les prénoms d'artistes célèbres. Marcelle Duchamp, ou Eugénie Delacroix : la trouvaille est maigre. Comme ses tableaux, exposés à Villeurbanne, le sont aussi, tout cela reste assez bénin. Et ne tient guère face, par exemple, à l'oeuvre, terriblement violente, de Kader Attia, si talentueux et dérangeant avec ses pigeons mangeurs d'enfants.

"UN DEVOIR DE RÉSERVE"
Bénin aussi le début de polémique soulevé par la participation de Nicolas Bourriaud et Jérôme Sans à un défilé de mode organisé par Hermès le soir du vernissage. La maison de couture a investi 150 000 euros, pour inviter ses gros clients, et quelques happy few du monde de l'art, à une fête sur les bords de la Saône.

Habiles, les mannequins d'occasion sont parvenus à conserver les fringues qu'ils étaient censés mettre en valeur. Ils les ont méritées, défilant comme des pros, en tirant la même triste figure que ces modèles chargés de nous persuader de la nécessité de nous vêtir enfin. Le seul décontracté fut l'artiste Wang Du, très applaudi.

Dans le public, composé pour l'essentiel de clients privilégiés de la maison de luxe, les sentiments étaient mitigés. Alain Weill, fondateur des Rencontres internationales des arts graphiques de Chaumont et créateur du défunt Musée de l'affiche à Paris, qui a prêté une partie de sa collection de posters des années 1970 exposée au Fort Saint-Jean, n'était pas tendre : "C'est une question de déontologie : que des artistes choisissent de s'exhiber, ça les regarde. Les commissaires, par contre, ne représentent pas qu'eux- mêmes. Ils ont un devoir de réserve."

D'autres artistes étaient tout aussi dubitatifs, devant ce mélange entre art et luxe, pourtant devenu la norme depuis que les modistes se sont aperçus que les clients de l'art contemporain étaient aussi dingues des sacs Kelly que des petites bestioles peintes par Murakami chez Louis Vuitton. Et que les deux grandes maisons de luxe françaises étaient la propriété des deux plus grands collectionneurs du pays. L'argument ne convainc pas Alain Weill : "Ces types ne sont venus que pour le défilé. Ils ne s'intéressaient pas à la culture avant, ils ne s'y intéresseront pas plus après..." Il faut voir...

Le budget total de la Biennale avoisine les 5,5 millions d'euros, répartis entre la communauté de communes du grand Lyon, pour près de la moitié, l'Etat, contributeur à hauteur de 1,3 million, et la région, pour 760 000 euros. La part dévolue à l'aspect strictement artistique est de 56 %, le reste étant consacré à la communication et à l'accueil des publics. Les entrées (130 000 visiteurs en 2003) et les partenaires privés devraient combler les manques éventuels. Une bonne opération si on se fie aux chiffres du département de prospective du ministère de la culture.

D'après Yves Le Sergent, administrateur général de la Biennale, ils ont démontré que ce type d'événements générait, pour l'économie hôtelière et touristique locale, de deux à trois fois les montants investis. L'opération de Spencer Tunick, initiative pourtant privée, mais associée à la Biennale, où les photographies des 1 493 personnes nues seront exposées à partir de novembre, lui a de surcroît procuré une notoriété mondiale, et a donné de Lyon une image plus détendue qu'à l'habitude.

Tout cela n'a pas de prix. Renaud Donnedieu de Vabres, ministre de la culture et de la communication, l'a bien compris, qui a déclaré mardi 13 septembre, après sa visite, que l'art contemporain contribuait à résorber le chômage, citant Lyon en exemple : "Je souhaite que l'ensemble des villes de France s'en inspire. Cela génère de l'activité, c'est très important sur le plan du développement économique et pour l'emploi." Et les artistes, ainsi instrumentalisés, non plus par le luxe, mais par les collectivités publiques, qui se pressaient autour du ministre, n'avaient pas cette fois-ci réellement l'air de s'en émouvoir.


Harry Bellet


copyright LE MONDE article paru dans l'édition du 15.09.05

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