Tuesday, September 13, 2005

lundi 12 septembre 2005 _ Le Progrès

J'ai posé nu pour Spencer Tunick

1 493 personnes ont participé aux différentes installations réalisées par le plasticien Spencer Tunick dans le cadre de l’ouverture de la 8e Biennale d’art contemporain. Photographiés pour la première fois en France, ses nus collectifs ont pris deux sites lyonnais pour décor : d’abord le port Edouard-Herriot, puis le Confluent, là où le Rhône et la Saône se rejoignent. Les œuvres, qui ne manqueront d’irriter autant que fasciner, seront exposées à Lyon à la mi-novembre.



Le rendez-vous a lieu dimanche matin, 4h30 sur le port Edouard-Herriot, près du stade de Gerland. Nuit noire. Frisquet. On se croirait rassemblés pour une rave, ou quelque pacte illicite. Il s'agit, en réalité, de réaliser le projet dont toute la région murmure démons ou merveilles : le nu collectif du plasticien américain Spencer Tunick.
A l'heure dite, tout le monde est encore emmitouflé. Des 3 500 inscrits par Internet, 1 493 personnes se sont déplacées. C'est plus que n'avait espéré Tunick, qui avait misé sur 800 candidats. A défaut d'un café d'accueil, certains finissent leur nuit, à même le sol. Interminable attente : serait-ce « L'expérience de la durée», thème de la 8e Biennale d'art contemporain qui a invité Tunick ? Toujours est-il qu'il faut patienter jusqu'à 7h15, pour que des instructions précises s'échappent enfin d'un porte-voix. Le photographe parle anglais : les installations seront effectuées sur deux sites successifs. D'abord, entre les containers du port Edouard-Herriot, puis au confluent.

Troupeau obéissant
Les plus pressés n'attendent pas le signal pour se déshabiller. Ils gambadent déjà cul nu, bronzés et guillerets. Au signal fatidique, c'est une valse indescriptibles de vêtements. Il faut aussi se délester des bijoux, bandeaux, barrettes. Aucune gêne notable : l'attente, avec ses rires et ses grognes, a créé un semblant de solidarité. Round d'observation classique : il y a surtout des hommes, plutôt jeunes, mais aussi des personnes à mobilité réduite, un grand brûlé, des personnalités des télés locales et régionales, quelques chorégraphes, peintres, professionnels de la nuit. Aucun élu.
Les habits sont laissés en tas, sur place, tandis qu'une voix autoritaire conduit la foule vers les containers. Troupeau obéissant, mais pas amnésique : en croisant les rails d'un chemin de fer, difficile de faire abstraction des échos terribles de l'Histoire. Un moment de panique vite passé : l'ambiance bon enfant prend le pas sur les images glauques qu'inspire ce premier site.
Prendre place entre les containers. S'allonger par terre, sur un bitume glacé et graisseux, parsemé de tâches noirâtres douteuses. Lever les bras, lever les jambes, ne pas sourire. On dirait un cours de stretching, ecchymoses à la clé.
Spencer Tunick, haut perché sur son élévateur, reste tout de noir vêtu. Il sait ce qu'il veut, et les blagues infantiles de son troupeau l'exaspèrent un peu. « Comblez les trous », lance sa malheureuse interprète, aussitôt accueillie par une salve de sifflets moqueurs.
Après une deuxième installation, plus loin sur le même site, la foule rhabillée emplit les bus mis à sa disposition. Direction : la pointe du Confluent, là où « le Rhône et la Saône dessinent les jambes d'une femme», dixit Tunick.

Rencontre avec Lyon Free VTT
Le site est un bonheur. Le soleil aidant, les mines fatiguées se dérident. Il fait doux s'allonger sur le gazon fraîchement tondu, même si la pluie de la veille a transformé certaines zones en purée d'épinards. Sur l'autre rive, les sportifs du Lyon Free VTT, cycliste moulant et casque de rigueur, n'en croient pas leurs yeux. Y a (enfin) de la joie et des gamineries dans l'air. Double ration de gloussements lorsque Tunick propose de « prendre plusieurs positions ». Je profite d'un moment de relâche pour désobéir au maître et lever la tête. Admirable perspective : le Confluent est un fleuve de corps d'une infinie douceur.
Un pique-nique final, avec jus d'orange, saucisson et fruits, et il faut repartir récupérer ses affaires, au port Edouard-Harriot. A pieds ! Il est déjà 11 heures. Les plus bouleversés par l'aventure pourront récidiver dès ce lundi matin : Spencer Tunick a décidé, à la dernière minute, d'une autre installation à Lyon. En plein centre ville, s'il vous plaît !
David S. Tran

La Biennale

Principalement organisée par les galeristes Georges Verney-Carron et Olivier Houg, l'installation de Spencer Tunick lance la 8e Biennale d'art contemporain, qui sera ouverte au public du 14 septembre au 31 décembre, et inaugurée demain par le Ministre de la Culture. Son thème : «L'expérience de la durée».
Les photos réalisées hier à Lyon, puis développées à New York, seront exposées à la Biennale à la mi-novembre. Spencer Tunick offrira un tirage de «sa préférée» à tous les participants.


copyright Le Progrès édition du lundi 12 septembre 2005

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