Thursday, September 15, 2005

mercredi 14 septembre _ Libération

Art. Ils étaient 1493 à poser nus pour le photographe Spencer Tunick.


Motivations.

«L'impression grisante de transgresser un interdit»

Par Anne DEGUY
Lyon envoyée spéciale


on corps accuse 84 années de vie. Aidée de son déambulateur, elle se dirige entièrement nue vers les cinquante conteneurs stationnés sur le port. Il est 7 h 40 et la température est de10°. Maria, comme ces 1 491 autres personnes aussi dévêtues et frigorifiées qu'elle, obéit aux injections d'un mégaphone. Dans quelques instants, ils vont devoir s'allonger sur le béton glacé. L'installation du photographe Spencer Tunick a encore une fois attiré des milliers de figurants (lire ci-dessous).

Avertissement. C'est dans un courriel envoyé le 10 septembre à tous les inscrits que ces derniers ont appris l'heure et le lieu des deux rendez-vous. Avec un avertissement : «Souvenez-vous que nous nous rassemblons afin que Spencer puisse réaliser une oeuvre d'art, il ne s'agit ni d'une fête, ni d'une manifestation».

«Cela fait des siècles que je n'avais pas été aussi heureuse», avoue Maria, qui, dans les années 40, posait pour des peintres. «J'ai voulu montrer qu'un corps existe quel que soit son âge.» C'est par centaines que les poseurs débarquent dès 4 h 30 aux grilles du port Edouard-Herriot. Ils sont originaires de la Drôme, de Paris, de Stockholm, de Cleveland... Ils déboulent par bandes, en couple main dans la main, seuls, comme la très timide Martine, secrétaire : «C'est Georges (Georges Verney-Carron a invité Spencer Tunick à la Biennale d'art contemporain, ndlr) qui m'a convaincue de participer à cette opération complètement dingue. Je suis très gênée de me déshabiller, mais une fois fondue dans la foule, on ne me remarquera pas». Tout aussi seul, Fabrice, administrateur de biens : «J'ai eu envie de rompre avec ma vie de costume cravate. J'ai l'impression grisante de transgresser un interdit.» Pour Clara, 56 ans, accompagnée de son chien, cette nuit est son pire défi : «Non seulement je ne suis pas du tout exhibo mais je suis agoraphobe.» Alex et Katarina sont arrivés la veille du Royaume-Uni tout exprès pour Tunick. Lui a déjà participé à une prestation de l'artiste à Newcastle. «Au départ, j'ai accepté pour une raison artistique, aujourd'hui, c'est pour comprendre des choses sur moi. Je veux entraîner ma copine pour qu'elle partage ce sentiment.» Elle : «Normalement je ne fais jamais ce genre de trucs, là je vais savoir si je peux.» Caroline, 20 ans, a l'habitude de poser pour ses copains artistes, mais cette fois-ci, elle va «véritablement posséder une oeuvre de très grande valeur. 500 euros, paraît-il».

Nudisme. La jeune fille préférerait cependant ne pas être trop visible sur l'image, contrairement à Véronique. Psychiatre, elle se moque de savoir si ses patients la reconnaîtront sur les photos : «Piercing et performance, avec tout ce que j'ai déjà fait dans ma vie, c'était logique que je pose à poil pour ce photographe. Par ailleurs, je suis une adepte du nudisme.» Comme une grande partie des figurants. «Je suis naturiste et libertine», confie Hélène qui, arrivée seule, a trouvé en quelques minutes une âme soeur, Bernard, attiré par le côté exceptionnel de cette matinée. «Je suis également très exhibitionniste. Donc, quel pied quand je vais me voir au milieu de toute cette foule dans une grande oeuvre exposée.»

Jean-François et Florence sont eux aussi aux anges : «Ce sont les JMJ Libertines !» 9 heures, fin de la première partie. Les poseurs ont l'air complètement shooté. «J'ai senti faire partie d'une importante création», confie, Charlie, 52 ans, acteur. Delphine, cadre de 27 ans, a réussi son pari : «J'ai osé me montrer telle que je suis.» Trois Parisiens déçus : «Trop de poils, trop de mauvaises odeurs, pas assez de silicone.» Ce qui ne les empêche pas de se rendre au deuxième rendez-vous, sur une île et sous la tiédeur des rayons de 10 heures. Sans Maria, trop fatiguée pour continuer.

Par Anne DEGUY
Lyon envoyée spéciale

mercredi 14 septembre 2005 (Liberation - 06:00)

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